Écoute, le monde respire sous la surface
Juliette Kiều Mi Châu
Juliette Kiều Mi Châu
04/06/2026 - 31/07/2026
Espace du 3 bis, Espace du 4
Il y a des œuvres qui ne s'adressent pas d'abord aux yeux. Celles de Juliette Kiều Mi Châu parlent à quelque chose de plus enfoui, à une disposition intérieure, à un silence.
Née en 1995 à Ho Chi Minh-Ville, diplômée de la Villa Arson, l'artiste a grandi entre le Vietnam et la France, deux territoires, deux respirations du monde qui ont façonné durablement son rapport à la matière, au paysage et aux rythmes sensibles de l'existence. De ce double ancrage naît une peinture qui n'appartient à aucun sol fixe, mais qui circule, comme l'eau, entre les formes et les mémoires.
Dans cette exposition personnelle, Juliette Kiều Mi Châu nous convie à une plongée. Ses toiles évoquent les fonds marins, des univers-seuils où la lumière se dilue et où la forme hésite entre apparition et dissolution. Mycéliums, hyphes, réseaux, membranes, filaments, les formes s’offrent au regard sans jamais se figer. Néanmoins, ce monde organique et sous-marin n'est qu'une surface de plus à traverser : il est une métaphore, une invitation à descendre en soi. Comme les paysages ˚ romantisme – ces horizons habités par le sublime – les tableaux de Juliette Kiều Mi Châu font du dehors un dedans. La nature n'y est pas décor ; elle est état de l'âme, cartographie des relations invisibles qui nous constituent.
Le regard trouve ici des espaces pour se poser. Des blancs, des silences peints, des respirations dans la composition. L'artiste ménage sur le papier une place au vide, à ce qui affleure sans s'imposer, consciente que c'est dans cet interstice que le spectateur peut entrer, habiter l'œuvre et s'y reconnaître.
D'une toile à l'autre circulent des entrelacs, lignes qui s'enroulent, se heurtent, se dénouent sans jamais vraiment se rompre. Ces réseaux tissent entre les œuvres un dialogue souterrain : une grammaire commune des résistances, des traversées, des recompositions. Ils dansent, certes, mais d'une danse qui connaît la friction : celle des corps et des esprits aux prises avec ce qui entrave, ralentit, comprime. Ces tracés sont peut-être ce que nos existences dessinent dans le temps : des chemins qui butent, bifurquent, et reprennent.
Sa peinture est un milieu habité, traversé de flux et de mémoire. Les formes n'y sont pas représentées : elles émergent, naissent du geste, se déplacent, se transforment. La toile devient lieu de passage — un espace où un monde émerge toujours à l'état d'ébauche, toujours en train de respirer.
On ressort de cette exposition avec la sensation étrange d'avoir, l'espace d'un instant, entendu quelque chose battre sous la surface du monde.
Théo Bellanger, agent artistique