Peter Klasen
10/04/1986 - 17/05/1986
Lorsqu'en 1959, après avoir terminé ses études à l'école des Beaux-Arts de Berlin, le jeune Peter Klasen quitte définitivement l'Allemagne pour s'installer à Paris, il emporte déjà avec lui la ferme conviction qu'il venait juste de se forger après sa visite à la 2e Documenta de Kassel entièrement consacrée aux Abstractions informelles, tachistes, lyriques etc. : celle qu'il " ne pourrait jamais produire cette forme de peinture..."
Les années 60-70 de Peter KLASEN
Lorsqu'en 1959, après avoir terminé ses études à l'école des Beaux-Arts de Berlin, le jeune Peter Klasen quitte définitivement l'Allemagne pour s'installer à Paris, il emporte déjà avec lui la ferme conviction qu'il venait juste de se forger après sa visite à la 2e Documenta de Kassel entièrement consacrée aux Abstractions informelles, tachistes, lyriques etc. : celle qu'il " ne pourrait jamais produire cette forme de peinture..."
Et c’est dans une ville envahie elle aussi par ces abstractions hégémoniques, dans ce Paris où l’on ne soupçonne encore qu’à peine l’existence du Pop Art Américain et Anglais (ce n’est surtout qu’à l’exposition de Sonnabend et la Biennale de Paris qui révéleront ce courant, mais seulement en 1963), et dans un temps où s’affirme seulement « la prise de conscience d’une nature moderne, industrielle et urbaine » que, sous l’influence de tous les autres Réalistes, c’est-à-dire (comme l’écrivait Pierre Restany dans son manifeste en 1961), que Peter Klasen va en effet être un des tous premiers d’un groupe à introduire dans la figuration le matérialisme de la peinture alors régnante, la froideur d’une « Nouvelle Figuration » qui interrogera les images et les objets de cette nouvelle quotidienneté.
« Un des tout premiers », dis-je, pour ne pas dire, « le premier ». Mais il n’est que de parcourir les catalogues de ces années cruciales pour se rendre à l’évidence. S’il est vrai que la plupart des noms associés aujourd’hui à la naissance de cette « Nouvelle Figuration » se retrouvent bien dans les expos des années 64/66 en prenant les nouvelles images, le vocabulaire des nouvelles réalités (cf. « Mythologies Quotidiennes » en 64, « Figuration Narrative » en 65, « Salle Verte » en 65, « Figurations » en 66...), il n’en reste pas moins vrai que dans les années 60/63, la plupart de ces artistes-là n’exposent encore que de l’abstraction informelle. Et hormis les Nouveaux Réalistes qui travaillent à « 40° au-dessus de leur lettre » (titre de l’expo constitutive à la Galerie J en 1961) directement avec des objets — mais dans un processus esthétique fondamentalement différent de celui de la représentation peintes de mêmes choses ou objets —, il n’y a guère que Peter Klasen pour représenter dès les premières années 60, en peinture, des fragments de socialité imagés, confrontés aux objets réels de la quotidienneté.
A cet égard, un tableau comme « Nausée » de 1961, est exemplaire : s’y opposent en effet dans un dialogue spatio-temporel succulant (et 3 ans avant « Figuration Narrative »), collages d’images médiatisées et images réellement peintes, vrais bouts de rouge à lèvres encastrés dans la toile — mais pouvant jaillir tels des phallus turgescents — et images faussement offertes ; faux image de photogramme de peint (bien avant l’hyperréalisme) d’Anna Karina tirée de « Une femme est une femme » de Godard, et collage des radiographies médicales.
Au milieu de ces grands plats de couleurs, le vocabulaire plastique de Klasen est donc déjà bien constitué, comme s’y dessine déjà aussi la problématique centrale de « passage » qui ne quittera plus guère cette œuvre singulière dans des « charnières » de sens : intérieur/extérieur, ouverture/fermeture, Vie/Mort...
D’autres tableaux tout aussi importants des années 61-70 scanderont dans l’exposition cette période où la parcellisation du corps social/industriel (surtout féminin) est confrontée à un fantasmatique personnel de morcellement d’objets manufacturés à connotation sexuelle, période où la palette du peintre (qui ne peint qu’à l’aérographe à travers des caches pré-découpés) se resserre petit à petit sur des camaïeux de gris, tandis que ses sujets, eux, entre 1968-1972, se rencontrent plus directement sur la dualité femme/objet, objets d’ailleurs peints ou réels, qu’ils soient sanitaires, électriques, hospitaliers, etc...
À partir de 1973 le corps humain a complètement disparu des œuvres de Klasen derrière des portes, grilles, volets, bâches... en camions, wagons, prisons..., bref, derrière tous ces lieux qui, physiquement, psychologiquement, métaphoriquement, enserrent, enferment, isolent, oppressent..., et ce cadran fait désormais toute la frontalité des tableaux.
Dans cette miniature rétrospective, le choix des œuvres de cette période montrera judicieusement l’évolution de ce monde klassenien ; un univers carcéral d’abord complètement aseptisé en camaïeu de gris (en particulier l’immense « Wagon SNCF » de 1973) puis ensuite composé d’une signalétique de plus en plus marquée avec des couleurs plus diversifiées, univers qui fera la célébrité de ce peintre jusqu’à l’exposition de Maeght en 1980 justement nommée « Espace clos ».
Depuis, chacun connaît l’évolution ultérieure de cet artiste, ses tentatives d’échapper à la frontalité exclusive de la toile autour des années 80 (avec des images de couloirs, visites, des traces de corps, etc. — des « clefs »), ensuite, le retour de plus en plus évident de l’Homme, mais en creux, par son absence, seulement à travers les « traces » (titre de l’expo chez Maeght en 82) ; à une fin d’étrangeté technologique et urbaine. Traces, salissures, marques, graffiti qui s’amplifient jusqu’à « Gestes et » à la FIAC en 83, qu’éclateront dans ses dernières œuvres, dévoilant une liberté retrouvée de saisir au bout du geste des traces éphémères d’une vie qui passe inéluctablement...
Mais chacun connaît aussi comment ces années 60 sont actuellement plutôt oubliées par les multiples instances qui à l’Art la plus stricte actualité (on commence seulement à « redécouvrir » les années 50) ; à quand les années 60 seront (et pour les tout aussi symptomatic que ce soient eux jeunes galeries — qui ont à peine l’âge des « nouveaux » figuratifs —) resituant à travers une suite d’expos comme celles de Erto, Rancillac et maintenant Klasen.
En effet, les frères Roudillon voient juste : lorsque à un moment donné, le flot impétueux de l’Art se dilue dans les innombrables biefs creusés par les modes et les lobbys et qu’il s’embourbe dans de sombres marécages nauséeux, il vaut mieux alors remonter vers ses sources claires...
Et les sources de la peinture européenne se contaminent avec le réel, ses représentations et ses phantasmes, c’est bien dans ces années-là qu’il faut aller les chercher ; tout particulièrement dans l’œuvre de Peter Klasen !...
FRANCIS PARENT,
Paris, mars 1986.